Dans les réserves liées aux collections des Beaux-Arts, la Forêt de Saint-Hubert de Richard Heintz montre des frondaisons orangées sous un ciel clair alors que quelques étagères plus loin, Passage d’eau aux Grosses Battes de José Wolff évoque un froid mordant d’un autre temps. Ces paysages saisonniers de l’École liégeoise du paysage, florissante au 19e siècle, représentent-ils encore notre climat d’aujourd’hui? Avec des printemps précoces, des étés caniculaires et des inondations récurrentes, la région liégeoise connaît déjà les soubresauts du réchauffement planétaire. Ces œuvres pourraient-elles devenir le miroir d’un basculement climatique et les musées, des lieux de sensibilisation?
Les peintres enjolivaient souvent
Aux murs du numéro 13 de la rue Henri Vieuxtemps, dans le quartier de Naimette-Xhovémont, une multitude de tableaux, gorgés de lumière, sont suspendus. C’est ici que Jacques Goijen, collectionneur et expert reconnu de cette école picturale locale, expose ces œuvres et prépare ses futures expositions. L’École liégeoise du paysage, mouvement post-impressionniste actif entre 1880 et 1950, dont Jacques Goijen recense les maîtres dans son Dictionnaire, a produit des centaines de toiles où les quatre saisons s’incarnent dans la lumière, les couleurs et la végétation. Hivers aux neiges abondantes, printemps fleuris, étés dorés et automnes roux: ces œuvres traduisent-elles une réalité météorologique?
«Les peintres romantisaient et enjolivaient souvent la nature pour servir la beauté», note le galeriste. Pourtant, les données climatiques confirment des saisons plus marquées au 19e siècle: hivers plus froids, printemps plus tardifs. À l’époque, les rythmes agricoles et la vie quotidienne restaient étroitement dépendants des cycles saisonniers, ce qui influençait aussi le regard des artistes. Ces tableaux racontent un rapport intime au territoire. Reste à savoir si les artistes ont fidèlement saisi ce qu’ils voyaient ou s’ils ont consciemment embelli la nature, en accentuant les contrastes pour servir une vision poétique du pays liégeois.
25% de neige en moins
Pour Sébastien Doutreloup, climatologue à l’Université de Liège, la réponse est sans ambiguïté: «En Belgique, nous avons beaucoup moins de jours de gel et de neige qu’au 19e siècle. L’Ardenne a perdu environ 25% de ses chutes de neige par rapport aux années 1980.» Aujourd’hui, la donne change. Les épisodes neigeux se raréfient, les étés dépassent régulièrement 30°C et les crues, comme celle dévastatrice de juillet 2021, redessinent le paysage mosan. «À l’échelle du pays, nous subissons un réchauffement climatique plus marqué avec +2.5°C d’augmentation par rapport au siècle dernier», ajoute le climatologue. Pour Jacques Goijen, «ces œuvres doivent nous interpeller sur ce qu’on perd».
Perdu entre Sy, Spa ou Ferrières, le promeneur d’aujourd’hui peut ressentir une forme de nostalgie. Ces toiles deviennent des archives visuelles d’un équilibre saisonnier qui s’effiloche. Le paysage représenté sur la toile La Vieille Eau Hamoir-Lassus de Richard Heintz n’existe plus. L’ilot de terre au milieu de l’Ourthe a tout simplement disparu. «Ces œuvres deviennent des témoins précieux de paysages perdus», souligne tristement Jacques Goijen. À cette transformation s’ajoute aussi l’urbanisation progressive des vallées et la pression humaine sur les milieux naturels.
Rendre le changement climatique concret
À travers ces paysages d’hier, c’est donc aussi notre présent qui se dessine en creux. Là où la science alerte par les chiffres, ces tableaux du 19e siècle peuvent offrir une entrée concrète à un sujet souvent perçu comme abstrait. Hier, les peintres capturaient les saisons. Aujourd’hui, ce sont elles qui nous échappent. Reste à savoir si nous saurons encore en faire autre chose qu’une nature morte.
Nicola Renard
Dans le cadre du projet LIMENet, soutenu par l’Union européenne, Today in Liège a établi un partenariat avec le Master en journalisme de l’ULiège. Cet article, rédigé par un.e étudiant.e, en fait partie.

« La Vieille Eau Hamoir-Lassus », Richard Heintz, collection de Jacques Goijen.
Illustrations haut de la page: « La Forêt de Saint-Hubert » (1927) de Richard Heintz (à gauche) et « Passage d’eau aux Grosses Battes » (1917) de José Wolff (à droite), huiles sur toile. (D.R=Musée des Beaux-Arts de Liège / La Boverie — Ville de Liège )
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